Overblog Tous les blogs Top blogs Humour
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité

La désocialisation.

8 Mars 2013 , Rédigé par A.B. Publié dans #reflexions

Au début, lorsque la maladie vous tombe dessus - ou plutôt: que le pronostique vous tombe dessus - vous ne pensez pas à l'isolement. Vous ne pensez d'ailleurs plutôt à rien; l'esprit se débranche complètement - tant mieux.
Néanmoins, tout le monde à en tête l'image d'Épinal du cancéreux qui se fait livrer ses courses par Télémarket, qui s'est retiré chez lui comme une huitre sans perle dans sa coquille, et qui regarde mélancoliquement, en mangeant ses plats individuels réchauffés au micro-ondes, les scintillements de la ville qui, de toute évidence, se passe de lui. Jusqu'au jour où, surprise, les voisins découvrent que son appartement est à louer.

Bien, aucun d'entre nous n'est dans ce cas, mais chacun y tend. Voici les raisons, et la manière, dont j'y ai tendu, et continue à y tendre.

Je vois divers facteurs, dont je vais tenter d'en dresser la liste:

- La malséance: Vous êtes malade. Dans une soirée, une fête, où les gens vont pour goûter à la vie, vous êtes une Vanité vivante; une "souviens-toi que tu es mortel". Si vous êtes encore dans la capacité de boire, tout ira assez bien. En revanche, si votre Référent vous a interdit l'alcool (Présent!), vous risquez de faire en sorte qu'au fin fond de leurs cervelles pourtant amicales et morales, vos amis penseront que vous auriez mieux fait de rester chez vous, plutôt que de refroidir l'ambiance.

- La fatigue: Pour faire simple, je voyais autant de gens sous ABVD que lorsque j'étais sain. J'en ai vu pendant la premier cure de BEACOPP, et depuis, les visites que j'accorde sont rares, pour te multiples raisons, que vous trouverez ci-dessous. L'une d'entre elle est la fatigue que nous ressentons jusqu'à deux semaines après l'injection (je suis actuellement en J-15, je sens que je vais mieux, mais je demeure faible; un trajet en scooter aller-retour m'a calmé pour la journée).

- Le déséquilibre dans la conversation: Vous devrez adapter mon expérience à vos âges. Mes amis sont étudiants. S'ils se portent tout à coup dans le domaine de la plainte, c'est à propos d'un partiel annulé, ou d'un sujet ambigu, ou d'un cours inutile, ou d'une peur de l'échec au concours de fin d'année. Vous comprenez cela, vous l'avez vécu, mais c'est désormais bien loin. Et que répondre? Si vous vous portez sur la plainte, vous lui direz que vous risquez de passer en protocoles expérimentaux, que votre chance de survivre s'appauvrit, que vous avez eu des migraines atroces, que vous ne reconnaissez plus votre corps? Ça serait très malpoli, ça serait faire mine de lui dire que ses problèmes sont futiles comparés au vôtres; tandis qu'ils se valent. Alors, vous ne pouvez qu’acquiescer, et lutter pour rebondir en éludant le sujet abordé par lui.

- La coulée explicative: Si un proche, lors d'une soirée, ou d'une rencontre seul à seul, vous demande - sérieusement - comment vous allez, et comment ça se passe, c'est parti pour plus d'une dizaine de minutes. Il faut tout narrer depuis la dernière fois, expliquer tous les mots qui ne signifient rien pour lui, et lui peindre toutes les conséquences de tous les résultats possibles de vos examens futurs. Difficile de faire redémarrer la discussion après.

- L'intolérance: Il m'est arrivé de congédier un ami, assis chez moi depuis 10 minutes, puisque le premier verre de vin que nous avions bu ne passait pas. Vertiges, sueurs. J'ai dû m'allonger dans mon lit, et attendre quelques heures que ça passe.

- La défiguration: Si mon rythme de visites s'est écroulé après mon 2e BEACOPP, c'est qu'il m'a laissé chauve, sans cil, sourcil, ni rien. J'étais un monstre à mes yeux, comme je vous l'ai expliqué dans un billet précédent. Impossible, alors, de converser avec un ami, sans imaginer ce qu'il voyait lorsqu'il tournait ses yeux vers moi; un jeune homme à la tête lisse, sans expression, les cernes tirées, les joues pleines, avec un petit bidon. Impossible alors de soutenir la parole très longtemps; je préférais qu'on ne me regarde pas, moi qui ai un tempérament, à l'habitude, plutôt m'as-tu vu.

- Tristesse de la parenthèse: Votre vie active est entre parenthèse. Lorsque mes amis se mettent à parler de fac, de cours, de master, d'agrégation, qu'ils se mettent à parler de profs qu'ils ont eus, à les critiquer, ou à les louer, qu'ils s'expliquent le contenu de tel cours que l'un a choisi, et l'autre non, voire qu'ils parlent de camarade fraîchement arrivé, il ne me reste plus qu'à me taire. Je n'ai aucune prise sur la discussion. Je ne vais plus à la FAC, et hormis des histoires de l'an dernier, que je leur ai sûrement déjà racontées, je n'ai rien de nouveau à dire. Devrais-je parler de ce que je fais? Ce serait pédant. Une soirée, lorsqu'on est sain, sert à décompresser. Or, ce qui me fait décompresser du traitement, ce qui me sert à me sentir encore digne malgré les humiliations médicales, ce sont mes lectures et mes écoutes; vais-je leur raconter par le menu les Mémoires d'outre tombe de Chateaubriand? Ou leur lire les centaines de passages que j'ai relevé dans la Correspondance de Flaubert? Ça serait hors-propos.

- La préciosité du temps: La soirée lorsqu'on est sain, permet de décompresser, et d'opposer au temps long des révisions et des examens celui, mille fois plus courts, de l'ébriété. Or, je sais que mon temps est compté. Lorsque je me sens bien, que je peux de nouveau être productif; sortir dans la rue, lire à n'en plus pouvoir, écrire, c'est que d'ici une semaine je dois y retourner, et subir de nouveau deux semaines de faiblesse intellectuelle. Ainsi, rien ne me dit de gaspiller mon temps de la sorte. Je préfère rester chez moi, sans voir personne (je vis, cela dit, avec mon amie, et nous parlons beaucoup, pour ne pas dire continuellement), à lire un livre long - et ardu -, qui me fait sentir le temps qui se trouve entre 20h et minuit - et non pas faire disparaître ce laps de temps dans deux bouteilles - sans compter la perte de lendemain.

Tout cela se passe sans qu'on en ait conscience. Rien de brutal, rien de spectaculaire, ni de gênant - et c'est peut-être pour ça que j'ai pris tant de temps à le réaliser. Alors que j'allais voir une nouvelle connaissance, je parlais à ma copine de la visite d'Untel ami commun, qui avait été ma dernière visite, en lui faisant remarquer que tout de même, je ne voyais pas grand monde, puisqu'il était venu le lendemain de mon 1er DHAP, que nous étions à l'avant veille du second, et que cela faisait donc un mois et demi.
Que nenni, me rectifia-t-elle à l'ancienne mode; il est venu le jour des résultats de ton TEPscan, c'est-à-dire un mois avant ton premier DHAP.
Je n'avais donc vu personne (hormis ma copine, mes parents, et le personnel hospitalier), depuis deux mois et demi. Sans m'en rendre compte.

Publicité
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article