Le Bocal
J'ai cru, ce matin, avoir découvert l'eau chaude.
Levé aux aurores, mon amie me demande de la réveiller un peu plus tard. J'erre dans l'appartement, fatigué, usé, lassé, mais surtout, vraiment, énormément, fatigué, maudissant le traitement et le monde - mais surtout le traitement -. Allant la réveiller, nous nous endormons tous les deux quelques heures. Alors, au réveil, surprise; je me sens bien mieux. Eurêka, pour ne pas être fatigué, il faut se reposer.
Je fais quelques pas conquérants hors du lit, prévoyant une journée enfin extérieure: je décide de me balader dans tels coins, de faire telles boutiques, bref, d'être actif, de marcher un peu, de ne pas me m'amollir comme depuis neuf jours. C'est peut-être au cinquième pas que je me suis rendu compte que, malgré les onze heures de sommeil, il y a avait toujours quelque chose qui n'allait pas, comme une pression à l'intérieur du crâne, comme une fatigue irréductible au sommeil, comme un creux que seul le lit pouvait boucher.
Et effectivement, comme les autres jours, il m'a fallu du courage pour prendre ma douche (vous rendez-vous compte? prendre de nouveaux habits dans son armoire, enlever sa tenue de nuit, fixer la température de l'eau, s'y glisser, s'y savonner, s'y rincer - et le pire - une fois l'eau éteinte, se sécher au plus vite - dans le froid des peaux mouillées -, pour finalement devoir mettre tous les habits nécessaires à une journée décente; non, vous ne vous rendez pas compte de l'effort).
Et depuis, la journée s'écoule de la même manière. Je lis trois ou quatre pages, et fais m'allonger. Je réponds à une lettre; quelques lignes écrites, me voilà la tête dans les bras sur mon bureau, prêt à dormir - et pourtant le sommeil ne vient pas. C'est juste de la fatigue, et pourrais-je dormir mille ans - que je serais fatigué, quand bien même je serais mort).
Alors, dans cette fatigue physique - parce que le physique et le moral vont ensemble - il y a aussi une usure morale. Quand on écrit une lettre ligne par ligne jour après jour, quand on lit un livre page par page jour après jour, et surtout, quand on a l'impression de n'aspirer qu'à aller dans un lit toute la journée, pour finalement y aller le soir goûter un peu l'angoisse des couchers, on se sent un peu réduit dans sa fonction.
Non pas que rencontrer autrui dans la rue me fasse hurler de joie. Les fois où le cancer (je veux dire: la chimiothérapie) m'a laissé tranquille, et que j'ai pu sortir tranquillement, j'ai constaté que je me foutais complètement de voir les faces dépareillées de mes semblables, mais quel bonheur d'aller faire ses courses, d'aller acheter ses bouteilles, et de bouger! De sortir un peu de ce trois pièces, chambre, chambre, salon, salle de bain, cuisine, dont je saurais dessiner les moulures les yeux fermés et sous drogue (je veux dire: sous chimio).
Bref, la fatigue physique, surtout sur un si long terme (elle a commencé à mon deuxième BEACOPP, depuis j'ai eu deux autres BEACOPP (3x3 semaines) puis 2 DHAP (2x3 semaines) me donne l'impression d'être dans un bocal, dont on me sort pour me recoller une chimio, et m'y replonger. Et dedans, les journées s'enchaînent en rond: lever, tentative d'action, de lectures diverses, désespoir de n'y point parvenir, fatigue en fin d'après-midi, qui s'accentue, et atteint son apogée en début de soirée; nuit mouvementée, et ça recommence.
En fait, ça me fait penser à la chanson Les Vieux de Brel, qui vont "Du lit, à la fenêtre, de la fenêtre au fauteuil, eh puis du lit au lit"; je ne vais pas à la fenêtre, je me contente d'aller de lit en lit - et me force à m'asseoir à mon bureau, comme hygiène moral ("Tu es à ton bureau, fous quelque chose bordel!"); alors j'écris sur mon blog, je lis trois pages des Mémoires qui m'occupent pour l'instant (je suis quelqu'un de malin! ayant du mal à soutenir mon attention, je choisis l'un des ouvrages les plus longs et les plus ennuyeux de la langue française; me suivez-vous?); mais après cet article, un petit coup de tête dans les bras.
- J'oubliais de dire l'horreur qu'inspire le lit pendant la journée, car à l'hôpital, je n'aspire qu'à le quitter, qu'on me débranche, pour vivre au dehors!... et me retrouve chez moi, trop fatigué pour sortir, avec un temps qui crachote, à me mettre sous la couette, et à omettre uniquement - mais ce n'est pas si mal - la pompe, l'arbre à perf', et ses tubulures.