La fatigue
Contre toutes les conventions typographiques, tous les conseils professoraux concernant la mise en page de sa copie en concours, ou en examen, j'ose - oui, j'ose, car cela soutient ma thèse - ne pas mettre de majuscule au premier substantif de mon titre, c'est-à-dire à "fatigue", espérant lui ôter par là toute noblesse, la rendre ridicule - montrer ce qu'elle est essentiellement: une vieille salope fourbue aux doigts crochues, qui ricane en nous clouant à nos canapés. Eh bien, à moi de te clouer à mon piloris.
D'emblée, un problème se pose; si elle parvient, tous autant que nous sommes, à nous clouer à divers meubles (chaise, fauteuil, canapé, lit, que sais-je?) est-ce que je peux, moi, la fixer quelque part, et lui faire goûter un peu de son soporifique poison? En somme, est-ce que ce post va servir à autre chose qu'à me défouler contre ce dont on peut rien? Non.
Je vais juste gueuler un peu, parce que là, je recouvre un peu ma vigueur initiale - la vigueur normale de tout être de 21 ans - et que j'y retourne mercredi, boire le calice jusqu'à la lie, jusqu'à l'épuisement - épuisement qui durera jusqu'au nouveau calice; vous connaissez la logique.
Plusieurs fatigues, ainsi; car elle est si laide qu'il lui faut des dizaines de visages purulents.
D'abord, la brutale, la franche; celle qui vous dit dès les premières secondes de conscience, au matin, que votre journée est finie. Vous le savez, votre cerveau est d'emblée dans un étau, à peine pourriez-vous décliner votre nom et prénom sans en écorcher des syllabes - le monde vous semble réduit à votre matelas - lequel sera en effet, pour une journée au moins, votre monde. Certes, vous placerez quelque espérance dans le café matinale, voire dans les tartines - mais rien. Aujourd'hui, rien ne vous tirera de cet état léthargique, que même la pire des gueules de bois n'atteint pas - elle lui préfère le mal de crâne.
Puis il y a la sournoise, celle qui tombe à l'improviste. Sans raison. Vous vivez d'une vie normale, vous vaquez à vos occupations quotidiennes, réduites, de cancéreux d'appartement, lorsque soudain, le cerveau se transforme en crème anglaise, et coule pas votre oreille, dégueulassant par la même occasion votre belle chemise. Et là, c'est fini; c'est canapé ou lit, le coussin comme ami spirituel, comme trône de l'âme - voire comme réceptacle au filet de bave de votre sommeil lourd.
Quand je cause de sommeil, c'est pour les plus chanceux, car parfois la fatigue a la tremblote, elle tremble d'anxiété ou d'angoisse, et alors vous êtes épuisé, déposé sur votre lit, à attendre ce qui ne viendra pas: le repos. Et vous êtes dans cette situation inconfortable de ne pouvoir trouver, outre la mollesse de votre matelas, de différence avec une hospitalisation; vous ne foutez rien, vous êtes allongez, en somme, vous attendez. Comme à l'hôpital. Du même coup, horreur muette; il faut que je fasse quelque chose! Bond, trois pas, et retour docile au lit, sous le coup de ladite fatigue, qui vous tient en laisse.
Et, bien sûr, la fatigue conne, celle où vous vous êtes sur-estimé. Vous vous sentiez en forme, l'idée vous est venue de ranger l'appartement, votre chambre, de refaire la disposition, de réparer Tel: et d'un coup, pan, coup du lapin; vous savez que c'est fini. Et dans ce cas là, voir paragraphe précédent.
Autant l'ABVD et le BEACOPP m'avait laissé tranquille sur ce côté (leurs coups portant plutôt dans l'estomac), autant le DHAP et le GVD ciblent uniquement la fatigue; mais ça dure longtemps. Impossible de regarder un film sans migraine, d'écouter de la musique sans que la fatigue ne creuse, et quant aux livres, mes chers livres, ils restent possibles, mais c'est bien par entrainement et habitude, et heureusement, que je peux les jeter au nez de la fatigue comme des pâquerettes dans la gueule d'un asthmatique.