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Les exutoires

12 Février 2013 , Rédigé par A.B. Publié dans #reflexions

Ici, article type Biba: "Comment bien vivre après la rupture?", sauf qu'il va s'agir de ce qui, moi, dans ma vie de jeune homme cancéreux, me fait trouver que la vie est tout de même chouette - puisqu'elle me permet, par la maladie, de faire ce que je n'aurais jamais pu faire sans.

- Céder à ses caprices: Vous avez envie d'une chose, vous hésitez, ne sachant pas très bien si elle va vous être utile, ou s'il s'agit uniquement d'un achat compulsif? Achetez-la. Vous économisiez pour vous acheter, plus tard, une moto, une voiture, quelque chose comme ça? Peut-être est-il temps, avec cet argent, de goûter à d'autres plaisir; la moto ou la voiture attendront, et d'ailleurs, de l'argent, vous en gagnerez de nouveau après.
Tout ceci, bien sûr, d'après mon expérience de jeune homme habitant en milieu urbain. Les anticoagulants m'empêchent de passer le permis moto, et cela pour un petit bout de temps encore, puisque je les continuerai après le traitement même. J'avais économisé sur mon salaire de professeur particulier une petite fortune, sur livret A. Eh bien, je préfère envoyer au diable la moto pour l'instant, et payer à mon amie et à moi une bague (chacun) dont je rêve depuis que je suis enfant. Je préfère commander un plat en livraison (hors aplasie, bien sûr), en lui offrant, sans me soucier du prix. Je préfère m'acheter des livres reliés (je suis bibliophile) trouvés sur Internet, et d'autres choses dans ce goût.
La difficulté, avec le cancer, de se projeter à long terme (surtout lorsqu'on a résisté à deux traitements consécutifs), cette difficulté que j'ai de m'imaginer dans une monospace avec deux têtes enfantines sur la banquette arrière, et Nostalgie à la radio; en route vers le Sud, me fait considérer que les plaisirs que je peux m'offrir, et qui attendaient demain, doivent être réalisés aujourd"hui. Car demain, qui sait? (énorme lieu commun, je vous l'accorde, mais dont on goûte tout le sens une fois malade).

- Soigner son intérieur: Hormis lorsque j'étais en ABVD, sous laquelle je sortais prendre des verres en terrasse, allais en soirée, etc. il faut se dire que votre appartemment va devenir votre monde. Le BEACOPP a largement réduit, et de plus en plus, mes sorties, puisque jusqu'au J-8, il y avait la fatigue et le Natulan, puis à partir du J-12, l'aplasie, dont je ne sortais que par les granocytes, qui me causaient de vivres douleurs osseuses, puis me brulaient les yeux pendant 5 à 6 jours, ce qui me menait, ô joie, au J-20 ou 21. Le cumul des cures me fatiguait de surcroît, puis ma défiguration m'a ôté tout désir de voir quelqu'un. Quant au DHAP, je regrette de n'avoir pas de tapis roulants chez moi, du lit au canapé.
Donc, il faut que vous vous y sentiez bien, très bien. Si vous êtes un téléspectateur, peut-être est-il temps d'acquérir cette télévision que vous aviez remarqué. Si vous êtes mélomane, soigner son dispositif audio est une bonne idée. Réfléchissez à une meilleur organisation de l'espace, sentez-vous bien.
Pour ma part, j'ai fait de mon bureau un rêve, et lorsque je puis y travailler, je m'y sens si bien que j'en ai des crises de joie. Je vous passe (à regret) sa description, puisque vous vous foutez sans doute de savoir ce qu'il en est, mais sachez que je l'aime.
De même, n'hésitez pas à refaire votre garde-robe. D'abord, parce que vous allez y être contraint, et que je suis passé d'un 36 à un 40. Eh puis, parce qu'il faut que vous soyez à l'aise chez vous, sans vous sentir dégradé. H&M fait très bien l'affaire: des pantalons en toile, des t-shirt un peu larges, et vous êtes chez vous comme un prince. J'ai aussi investi dans des chaussons très confortable, qui me donne l'impression de marcher sur un tapis de coussins; et c'est avec ce genre de joie qu'on se réveille heureux d'être cancéreux.

- Ne pas négliger la bonne chère: Envie d'un homard, d'huitres, d'un couscous? Pourquoi se priver? De toutes les façons, vous allez grossir. Et ce n'est pas le moment de contrarier le corps, qui a ses désirs. De la même manière, quelques verres de vin ne m'ont jamais fait de mal. Hier, par exemple, en lisant à mon amie une pièce de théâtre, j'ai bu, mine de rien, une bouteille de bordeau (pas excellente). Résultat: nous avons passé une excellente soirée, et je me suis endormi sans somnifère (ce qui est prodigieux).

- Maintenir une activité: Sous ABVD, plusieurs jours après la chimiothérapie, je ne pouvais rien faire. Je regardais LCI sans le son, qui m'agaçait. Je regardais donc des gens parler sans les entendre, du matin jusqu'au soir, et je me sentais mal. Lorsque je me suis rendu compte que ce n'était nullement un effet de la chimio, mais un cadeau de mon esprit choqué, d'abord grâce au cannabis, puis grâce aux anxiolytiques, j'ai pu reprendre une activité. Ma passion, c'est la littérature. Je me souviens de journées idylliques, sous BEACOPP, où du J4 au J14 (début des douleurs osseuses), je lisais comme un furieux à mon bureau, et m'impliquais dans divers projets littéraires via Internet. C'était alors une joie immense de pouvoir lire tout ce que je voulais, sans contrainte sociale ou scolaire; j'étais à mon bureau, et ne me levais que pour déjeuner, dîner, et faire ma toilette.
Les jours où les granocytes me brulaient les yeux, je m'allongeais sur mon canapé, et en profitais pour entamer une approche de la culture musicale, dont je manque cruellement. J'achetais quelques disques sur Internet, livrés le lendemain, et je les écoutais patiemment, toute la journée, les yeux fermés, tâchant de découvrir les substilités entre tel et tel compositeur.
En bref, si vous avez un penchant pour le dessin, pour la sculpture, pour la littérature, pour ce que vous voulez; c'est le moment. D'abord, parce que rester sans son lit, ou sur le canapé, à contempler le plafond, en rédigeant mentalement son testament, n'est pas très bon pour le moral. Ensuite, parce que ça vous permettra de vous dire, lorsque vous serez guéri: "Cette saloperie m'a certe fait souffrir dans mon corps, mais qu'est-ce que j'ai pu devenir meilleur grâce à elle!"

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