La sexualité
Pour me consoler d'un bilan sanguin si médiocre, et d'une fatigue immense qui ne me lâche pas depuis le jour de l'injection, je vais parler un peu de cul. Ca nous changera tous les idées. Enfin, de culs cancéreux; ah, tout de suite, ça calme.
Deux cas sont à envisager; le premier est celui du couple (j'en suis), le second, celui du célibat.
En couple, c'est compliqué de trouver l'équilibre. D'abord, dans un premier temps, à cause du choc, de l'hospitalisation, des pansements de la biopsie, du PAC, etc. Bref, dans un premier temps, je ne crois pas qu'il faille s'étonner si on découvre à chaque douche, avec étonnement, qu'on a quelque chose au bas du ventre.
Ensuite, viens un problème tout psychologique; celui de la malsanité. Je suis un homme, lorsque je jouis, un flux m'échappe. Or, ce flux est censé être ou bien bénéfique (- tout de même, il participe de la création, et de l'orgasme -) ou bien neutre. Ici, après chimiothérapie, il est vecteur de stérilité. On conseille ainsi de protéger ses rapports. C'est troublant, soit que l'on se protège de nouveau ("Je puis t'être nocif"), soit que l'on pratique ce qu'on nommait autrefois le coitus interruptus, c'est-à-dire le: "Je-viens-je-me-retire", qui devient alors un jeu très périlleux. Une fois ce petit jeu accepté (on s'y fait), viennent d'autres croix.
- Celle de la modification de soi; lorsqu'on prend une dizaine de kilos en quelques mois, on a l'impression, lorsque l'on couche avec son amie, qu'elle vous trompe (j'exagère). Cette déformation de son corps, comme source de complexes, complexifie aussi l'approche de l'autre; comment être sûr qu'on lui plaît encore? Après tout, il vous désirait lorsque vous étiez comme vous étiez, et non grossi, chauve, sans sourcils? Personnellement, la période "sans sourcil" fut un anéantissement de ma libido. J'avais peur de me faire agresser par le mec qui était dans le miroir, comment se pouvait-il que je lui accorde le droit à la sexualité?
- Celle de la fragilité qui peut facilement nuire à l'image d'amant, ou d'amante; lorsque l'on a fait treize bouillotes, qu'on est allé trois fois à la pharmacie dans la journée, et qu'on a rassuré l'autre sur l'avenir proche, le rôle devient plus celui d'un frère, d'une soeur, d'un père ou d'une mère, que de la femme ou de l'homme désirable.
- Celle du malaise physique, bien sûr. C'est l'évidence même. Mon amie m'attendait rarement dans une pose lascive lorsque je revenais d'une crise de vomissements, et je ne savais pas ce que "désirable" pouvait bien vouloir dire lorsque mon estomac me causait de très vives douleurs avec le Natulan.
Cela dit, tout cela se dépasse, et il me paraît nécessaire de le dépasser. En en parlant, d'abord (très facile à aborder le problème de la sexualité: un tire bouchon, une bouteille de vin, deux verres, et paf, à un moment, vous y arriverez). Puisque le blog me garantie l'anonymat, je n'ai aucune pudeur à vous dire que, par exemple, le soir même de l'injection d'ABVD, une relation sexuelle avec mon amie me soulageait de tous les maux; plus aucune nausée, plus aucun malaise, rien. C'était formidable. Outre le moment où je ressemblais à un mannequin pour une publicité contre le cancer ("Envoyez vos dons"), nous sommes parvenus à conserver, avec plus ou moins de brio, nos rôles d'amants. Le DHAP, actuellement, ne nous gêne pas du tout. Je dis moins ça pour prouver au monde que je suis d'une telle beauté que même transformé en maxi-moi personne ne me résiste, que pour vous dire que c'est possible de vivre une vie sexuelle normale avec le cancer, et que ça serait con de crever dans l'abstinence. Le cancer ne mérite pas ces égards.
Dans le célibat, je peux à peine imaginer. Comme accroche, dire à une fille que l'on a suspendu son activité à cause du cancer des glandes lymphatiques, ne restera pas dans les annales de l'efficacité. Se mettre nu, nanti de son corps déformé, devant ladite fille, et lui expliquer que, si la fatigue vient très rapidement lors du rapport, c'est parce que vous avez passé les quinze derniers jours dans votre canapé, ou sur le lit de l'hôpital, et que si elle voulait bien ne pas s'appuyer, ou même toucher, votre épaule droite, parce que vous avez un PAC, doit être tue l'amour.
Quant à trouver une relation, c'est une option qui me paraît délicate. Comme projet commun, poser d'emblée une souffrance commune, des piqûres tous les soirs, des journées d'inactivité, avec parfois besoin d'assistance, une répartition des tâches ménagères totalement inéquitable, des allers-retours à l'hôpital, etc. ne m'emballeraient pas vraiment. Ceux qui étaient dans la barque de nos vies acceptent de ramer avec nous, mais personne n'accepterait de monter à son tour; ou bien en tant que spectateur, jamais de rameur. Vous risquez donc temporairement d'enrichir l'industrie pornographique d'un nouvel adepte. Cela dit, et pour me vanter sous prétexte de donner de l'espoir, j'ai fait par hasard, il y a quelques semaines, la rencontre d'une fille qui voulait, le soir même "me faire une visite, si je voulais bien". J'ai évoqué, l'air de rien, ma copine, qu'elle sache à quoi s'en tenir, mais ai accepté. Elle est venue, nous avons causé autour d'une bouteille et, éméchée, elle m'a dit avoir été "séduite par moi", et que le cancer - anoncé d'office - ne changeait rien à ce que les personnes dégageaient - et s'est montré à la fois désolée que j'ai une amie, et étonnée que celle-ci, à qui j'avais demandé son assentiment, accepte sans difficulté qu'une inconnue, explicitement intéressée, puisse venir.
Il me semble que j'ai épuisé mon stock de vantardises - peut-être pourrais-je y joindre une description par le menu de mon admirable amie (laquelle lit ce blog)?
Bien à vous.