La mort, ma perception d'icelle, et le traitement
Ah, ça, quand on se rend sur un blog de cancéreux, il ne faut pas s'attendre à des calembours, à des photos de nos petits plats sur Instagram, et à des self-pics avec duckface devant les glaces de H&M. Non, ici, c'est du lourd.
"ls vont, ils viennent, ils trottent, ils dansent, de mort, nulle nouvelle" écrivait Montaigne.
En bien, parlons-en.
Être malade (je veux dire: cancéreux, ou approchant), c'est avoir la mort en soi. Ce n'est pas une simple irritation des muqueuses qui complique la vie, et gêne, mais s'arrêtera. Non, c'est avoir une duplication irraisonnée des cellules, qui ne se divisant pas, meurent; c'est avoir, donc, un processus vital, qui se transforme en processus maccabre; notre corps fabrique sa propre mort, en accéléré. Et pour cela, nous allons devoir l'empoisonner, ce corps, et tâcher d'éradiquer ce processus, avant qu'il nous éradique. Charmante perspective, n'est-ce pas?
Ici, je ne veux pas faire polémique, mais dire ma conduite. Mon protocole s'est compliqué, au point que, sans rechute, je vais vers une autogreffe. Suite à l'autogreffe, on peut toujours tenter une seconde autogreffe. Suite à cette seconde, on passe à l'allogreffe. Eh puis... eh puis... eh puis on commence à ne plus parler de guérison, mais de "combat à long terme". En bref, vous ne vivrez plus jamais comme avant, mais compterez les jours qu'il vous reste avant la prochaine chimio, cela pour savoir très bien qu'un jour, votre corps va lacher autre part, à cause desdites chimio; la rate, le coeur, les poumons, les reins, et qu'alors on pourra vous faire tenir avec un double traitement, pour vous amener, petit à petit, vers une mort médicalisée.
Car la mort à laquelle nous goutons, nous, cancéreux, à chaque fois que nous venons à l'hôpital, n'est pas cette mort du XIXe siècle, qui vous emportait dans une fièvre, dans une agonie rapide, au milieu de vos proche et dans votre lit. Non, la mort dont nous parlons ici, c'est la mort hospitalière, dans une chambre asceptisée, au milieu des sonneries, des tons enjoués des infirmières, et des plateaux repas cuits à 60C° pour éviter toute bactérie (charmante attention à l'égard d'un mourant); c'est mourir au milieu de ses proches, dans le cadre des heures de visite. Sinon, mourrez seul dans ce lit qui n'a jamais été le votre, loin de ceux à qui vous auriez serré la main, en guise d'adieu, une dernière fois - et dont on changera les draps demain.
Je vous avez prévenu; ça va secouer.
Alors, une seconde perspective s'ouvre. Nous sommes objets d'amour pour nos proches, mais nous sommes aussi un fardeau, et le cancer que nous croyons personnel, est aussi le cancer de ceux qui vous assistent et vous aiment. Pour ma part, dès lors que l'on me parle de "combat", et non plus de "guérison", si le traitement est lourd, l'hospitalisation longue, et l'espoir nul; je cesse tout traitement, et qu'à Dieu vaille. Bien sûr, faut-il en parler à ses proches, mais qui accepterait voir son ami, son fils ou sa fille, passer plus de temps sous perfusion que chez lui? Ruiner sa vie professionelle, amicale, amoureuse, intellectuelle - car l'hôpital rend bête - dans le seul but de survivre un peu plus.
Nous, cancéreux, notre corps a tenté de muté; il a échoué. Nous sommes des brouillons de l'évolution. Cachons-nous derrière l'homme pour qu'il nous protège de la grande poubelle de la mort. Mais, si jamais il ne parvient pas à me défendre, je n'accepterai pas d'aller plus loin que la greffe; j'aurai dépassé les limites de la guérison. Il est en moment où les soins deviennent une torture; je crois que j'aurai passé ce cap.
... Bonne digestion à tous.