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Avoir le cancer - être cancéreux

6 Février 2013 , Rédigé par A.B. Publié dans #reflexions

Les deux choses sont distinctes - dans le temps tout d'abord.
L'annonce est claire: tumeur maligne, zones d'activité localisées à tels endroits, traitement Untel pour cela, et au bout: la guérison.
Mais il y a une annonce qui n'est jamais dite, c'est qu'en plus d'avoir le cancer, comme on a un rhume, ou une infection quelconque, on devient cancéreux - et que cet état est définitif.
Avoir le cancer, les difficultés du traitement, la fatigue, ces choses sont visibles, font surfaces, et sont donc facilement accessibles. Mais arriver à la conscience du fait que jamais plus on ne se lèvera, la nuit, la nuque légèrement humide, sans se dire, d'un éclair: "Sueur nocturne - rechute" est autre chose.

- Excusez-moi si je pars en généralités diverses. C'est le privilège des blogs.

Entre le monde et nous, il y avait une solidarité complète. Nous étions nécessaires l'un à l'autre. Il était nécessaire à son bon fonctionnement que j'aille en cours, que je taille une bavette avec un ami devant la bibliothèque, ou que je boive une bière ce soir, autant qu'il m'était nécessaire qu'il soit là. La question ne se posait pas. Nous vivions sainement - en totale réciprocité.
Mais le monde a rompu ce pacte, et m'a fait voir, par le cancer, que je ne lui étais pas nécessaire. Qu'il pouvait fort bien perséverer sans moi, ainsi que mes proches, que mes amis, que les institutions auxquelles j'aspirais appartenir, et qu'on ne se souviendrais de moi comme d'un jeune homme jusqu'à l'oubli, comme lorsqu'enfant, nous voyons la photographie d'amis de nos parents, morts depuis, et que cette mort nous semble tout à fait naturel; ils sont morts jeunes. Il y a quelques mystères là-dessous, nous comprenons qu'il s'agissait d'une maladie, et nous les oublions, car ils n'ont rien laissé que des souvenirs à leurs proches.
Ainsi, considérer pour la première fois une photo de soi, en la voyant sortie d'un album, dans vingt ans, accompagné d'un: "Ah, ça, c'était un bon ami!", c'est prendre conscience qu'en tant que cancéreux, la mort est sur nos pas, et qu'elle le sera toujours.

Ce n'est pas tant la pensée de la mort dans sa crudité qui est exaspérante, que le voile qu'elle jette sur les choses; entre le monde et moi, il n'y a plus cette immédiateté d'autrefois. Il a rompu le pacte. Il m'a fait comprendre qu'il m'était nécessaire, mais que moi, je ne lui étais nullement.

Et la mort est perçue, la plupart du temps, comme un accident. Avec le cancer, le monde nous a fait prendre conscience qu'elle était une nécessité, et nous épluchons avec une froideur à peine humaine les rapports de médecine, qui nous prédisent X% de survie en cinq ans. En plus d'avoir accepté de n'être pas plus nécessaire au monde, en tant qu'être conscient, qu'une pierre, nous acceptons la mort - et la sentons nous suivre. C'est ce passage de sa mort comme accident possible à évènement nécessaire qui marque la maladie. Le fait que cet évènement soit mêlé de statistiques diverses rend le tout confus; tentez-donc de vous figurer '79% de survie' en cinq ans. Qu'est-ce à dire?

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