Les proches.
Il m'a fallu du temps, sans doute beaucoup trop, pour comprendre que le cancer n'était pas un fardeau qui ne reposait que sur mes épaules. Que mes proches, mes parents, mon amie, mes amis aussi en subissaient le poids - un poids différent, un poids sans souffrance physique mais plein d'impuissance. C'est une nuit (car c'est toujours la nuit que les idées viennent sur le cancer; brave petit inconscient, tu fais bien ton travail), c'est une nuit, disais-je, que l'éclair a jailli. Avoir un ami, proche, ou un amant, qui souffre du cancer, c'est partager, intimiment, sa peine, avec pourtant cette incommunicabilité fondamentale qui persiste entre le souffrant, et l'assistant. ("Assistant": un de mots les plus laids et les plus froids pour désigner nos proches, j'en conviens).
Car le cancer est une lutte à plusieurs niveaux; pour nous, une lutte morale et physique, car nous avons affaire à la crainte d'y passer, et aux divers troubles que les traitements engendrent, mais pour nos proches, la lutte n'est que morale, mais plus lourde; le sentiment d'impuissance face à la douleur physique de celui auquel on tient, et la crainte morale qu'il n'y passe.
Cela me fait penser - nous allons flirter avec les plus hautes cimes de la littérature classique - aux Seigneurs des anneaux. Si vous ne l'avez pas vu, voyez-le, incultes. L'anneau, c'est le cancer. La montagne du Mordor, c'est la rémission complète. Nous sommes Frodon. Nos proches sont Sam.
Tout comme dans le film, il vous arrive d'avoir envie de gifler Frodon, qui grimace, geint, auquel on ne comprend rien à la douleur ni au faix qui pèse sur ses épaules - eh bien, dans la vie, pareil; et c'est Sam, le bon proche, qui à force d'acceptation de la douleur incompréhensible de son ami, parvient à le hisser jusqu'aux laves du Mordor; à le mener à la rémission complète.
Les Seigneurs des Anneaux, ce n'est absolument pas une allégorie de la Seconde Guerre Mondiale, mais du cancer. Demain, je commence ma thèse.
Aussi faut-il se rappeler quelques choses, à propos des proches.
Premièrement, que l'excitation, le trouble, l'exotisme que provoquent le diagnostique se calment rapidement; on passe des fièvreuses demandes de nouvelles à quelques "Ca va? - Je pense à toi" de temps en temps, et c'est très bien ainsi. Leurs vies continuent. La notre continuera de même plus tard.
Deuxièmement, que tout organisme sain fuit, ou combat, le malsain. N'étant pas armé pour croiser le fer avec des amis de longue date, le fait qu'ils m'éludent ne me fait aucun mal; chacun sa charge: ils ont la leur, j'ai la mienne. Et si je garderais un souvenir attendri de ceux qui ont été présents - et fidèlement présents, se signalant parfois des confins de mes relations sociales - je ne garderai aucun ressentiment à propos de ceux qui, comme tous les sains, ne se plaisent pas à voir devant eux ce qui peut arriver d'horrible à un autre - semblable - c'est-à-dire, peut-être, à soi.