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Deuxième puberté

10 Février 2013 , Rédigé par A.B. Publié dans #reflexions

A mon habitude, j'y vais au fil de la plume; ça gagnera en authenticité (càd médiocrité) ce que ça perdra en clarté.

Le changement du corps, dans la maladie, me fait songer, par son malaise persistant, à celui que l'on éprouve durant la puberté. Les deux expériences ne sont pourtant pas superposables.

La puberté, de souvenir - et par généralisation - est perçue est perçue comme une soudaine anomalie, un décalage de son corps à soi, une soudaine trahison; de la voix qui se rompt chez le jeune homme, aux douleurs menstruels chez la jeune fille. Le corps change, il ne correspond pas à ce que l'on aurait espéré, d'autres sont mieux pourvus que soi; les complexes naissent, etc. La situation est archi-connue; j'abrège.

On considère que le corps donne sa fleur à 20 ans; qu'il est à son apogée, que les premiers signes de dégénerescence vont commencer. Le fait que mon cancer soit apparu à cet âge ne manque de sel; ainsi ai-je gobé en quelques mois les cinquante années qui nous séparent normalement de la décrépitude. (Ainsi, le chirurgien sexagénaire m'ayant posé le PAC, lors d'une conversation à propos de l'ABVD, et tandis que je commençais à perdre mes cheveux, qui, pour me rassurer, se frotte la calvitie, et m'assure que l'on s'y fait).

Le cancer, de la même manière, est perçue comme une anomalie. Sauf que, contrairement à la puberté, il n'est pas collectif. Et si celui qui riait de son copain à la voix cassée a, quelques semaines après, le même symptôme, celui qui trouve étrange que je n'ai pas de sourcils risque fort de garder les siens fort longtemps.
. A l'apparition de la pilosité répond sa disparition, à la soif de sensualité répond le dégoût de soi, au trop plein de vie et de sébum qui grêle le visage d'acnée, répond la sécheresse de l'épiderme que cause les traitements chimiothérapiques, et la fatigue prolongée. Le parallèle peut se poursuivre, mais j'achève ici.

Ainsi, les complexes, qui constituent le point nodal de la puberté, réapparaissent. L'on avait accepté d'être mince; nous voici enrobés. Nous avions adapté notre chevelure aux différentes caractéristiques de notre visage; nous voici chauve. Tandis que la puberté donne l'impression d'être gêné en soi par mille contrariétés, la maladie met à nu.

La perte des cheveux - si photogéniquement cancéreuse - n'est rien - pour l'homme du moins, la femme ayant (pourquoi?) à s'affubler, comme par politesse, d'un turban. Celle des cils et sourcils est énorme. Et se voir dans la glace, le visage si nu, est l'unique traumatisme que j'ai connu, pour l'instant, dans le cancer. Je vous passe la description pathétique du choc de n'être plus soi, le visage lissé, sembable par cela à des milliers d'autres; vous participez directement aux légions cancéreuses, comme enrôlés de force dans une funeste milice.

Depuis l'arrêt du BEACOPP, tout repousse. J'ai trouvé, avec un célérité étonnante, cheveux, sourcils, cils et barbe. Chose étonnante, dans le miroir, au lieu de la satisfaction de me retrouver, j'ai la sensation de n'être plus dupe de la pilosité. Ce qui semblait essentiel à mon visage ne me semble plus qu'accessoire; je sais ma hideur naturelle, je sais ce visage dont seuls l'iris et les lèvres - qui ne sont plus qu'une fente - brisent l'uniformité.
Peut-être ce sentiment est-il durable, et peut-être devant la glace, me sentirai-je toujours comme un homme qui, se voulant nu devant son miroir, s'y trouverait toujours habillé. Ou peut-être que je ne fais que m'assurer contre la perte prochaine de ladite pilosité, du fait du DHAP, puis du BEAM et de l'autogreffe.

Bien à vous.

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